Publié par : m2museologie | 16/01/2011

Renaissance de l’hôtel-Dieu.



Renaissance de l’hôtel-Dieu.

 

Que le médecin ait remplacé le prêtre dans l’accompagnement de la vie et de ses épreuves et que celui-là joue aujourd’hui le même rôle que celui-ci naguère, voilà qui n’est pas étonnant. La médecine accompagne en définitive le mouvement de la Renaissance, et fait partie de la révolution qui renversa la transcendance divine en l’homme. La vie, la santé, la guérison ne relèvent plus du mystère mais du savoir ; dans le monde humaniste, la médecine est sotériologie terrestre, ce ne sont plus les miracles mais la technique qui sauve. L’antique cosmos se délite et au centre de son effondrement émerge le sujet qui fait de l’individualité organique son système, un nouveau monde intérieur s’ouvre. Mais s’il est vrai que ce tournant marque la fin de la l’absoluité fixe de l’éternité toujours égale à elle-même du divin, il ouvre aussi l’entrée dans le devenir et la corruptibilité. L’on peut ainsi avancer que la mort de la divinité engendre la nécessité d’une divinisation du fait humain dans les musées[1] ; leur hors-temps figé d’incorruptibilité tenant la place d’une Arcadie sacrée. Cependant pour essentiel que soit le rôle de la science médicale dans cette maitrise de ce qui est humain, n’y a-t-il pas un biais de l’esprit lorsqu’on la sacralise dans les attributs d’un musée. Nul besoin en effet de médecin en Arcadie, tout y est déjà mort. Si la médecine est un savoir qui a effacé l’éternel déterminisme du divin et l’immédiateté indifférenciée de la foi, saura-t-elle survivre à sa muséification ?

 

01- Pérégrination infernale.

 

C’est bien de la corruptibilité dont doit parler ce musée. La médecine trouve sa raison d’être dans la maladie, non pas dans la santé. Il n’y a d’ailleurs pas à proprement parler de définition positive de la santé[2]. La norme d’un tel musée est alors en définitive l’anormal ; non pas une définition positive comme le beau, mais une détermination négative, en réparation, en creux pour ainsi dire.

Ces idées de négativité et d’affrontement avec la mort, ce sont culturellement les catabases de l’épopée qui les portent en occident. La visite d’un musée de la santé doit en cela ressembler à une pérégrination dans la négativité de la maladie. L’ingénium polytrope de la médecine se développe dans ce creux. Il faut donner aux objets de la médecine leur sens par la monstration de la maladie et leur légitimité par celle du corps organique. 

Comme l’alchimie, la médecine nait de changements et de devenirs qui se déterminent dans un moment négatif. Paradoxalement, en tant que processus du devenir, les états négatifs du corps constituent sa vie. Et bien plutôt que sur le mode de la crise contingente, la maladie doit être pensée sur le mode du processus. Il n’y a en cela naturellement aucune raison que ce soit toujours les virus qui perdent la bataille et il est bon de se rappeler que la médecine tient du fait culturel. Cependant de manière assez contemporaine à la Renaissance et selon des transformations analogues à celles, plus vastes, de la culture elle-même, la médecine a amené un certain écartement par rapport au déterminisme naturel (sive divo) avec une possibilité de procrastination dans notre relation à la mort. L’ingénium humain s’affronte à l’inevitabile fatum, c’est certes une belle image de liberté, le Prométhée vainqueur un temps, mais c’est aussi ce qui nous conduit à mourir dans les hôpitaux publics loin de notre foyer… Un musée de la médecine n’est donc pas à considérer comme un simple musée de la technique.

 

02- Système de la science.

 

En ce que c’est néanmoins ce qu’il est, nous n’avons pas à traiter principiellement, à la différence d’un musée des beaux arts, de propositions divergentes mêlant les scènes de genre à la mythologie, Bruegel à Monet[3], mais du corps humain qui est avant tout un organisme. Or un organisme est par définition un système où partie et tout sont en rapport réciproque. Nos objets trouvent leur raison d’être et leur finalité dans ce système. C’est un moyen d’éviter une taxinomie qui isole, fragmente et confine à l’anecdotique, à l’érudition baroque. Mais si c’est une chance c’est aussi notre malheur car nous ne nous mêlons pas de ce qui plait universellement sans concept, mais de ce qui est utile particulièrement avec une raison. 

Les objets du musée de la technique sont des outils, outils qui sont le produit d’un savoir, un théorème réifié pourrait-on dire. Mais tout comme un théorème connu sans sa démonstration n’est qu’un résultat vide, une compréhension des objets techniques ne peut se faire sans le savoir qui l’accompagne. L’exposition d’un savoir ne doit donc pas transmettre une érudition, pas plus que les outils du musées ne sauraient être des « bibelots abolis d’inanité » dans la perte de leur fonction. Alors, de la même manière que les instruments doivent être reliés au corps qu’ils soignent, lequel est invariable, ils doivent être en constant rapport avec la science qui les a produits. Cela parait certes évident mais nous n’avons pas dit « juxtaposé à celle-ci ». Il convient de remarquer en outre, que le sentiment esthétique[4], le charme désuet, le merveilleux de l’hétéroclisme, pour ce qu’ils isolent et fragmentent, nuisent au savoir. A l’inverse, la fascination technique est tout autant délétère et, alliée à la conception naïve du progrès,  conduit à des contre-sens : la première seringue hypodermique relève en définitive d’une mécanique de charron, elle ne procède pas d’une révolution technique, mais d’une évolution épistémologique[5].

Les vieux médecins[6] le répètent, la médecine des dernières décennies souffre de ne pas voir plus loin que la technique ne le peut. Incidemment les premières de l’art médical de ces années-ci relèvent en large partie -les greffes en premier lieu- de la mécanique[7].

Mais la science positive et la technique ne suffisent pas à l’exposition de ce musée. S’il s’agit bien en apparence d’un musée de la science et de la technique, le positivisme mécanique ne suffit pas à rendre compte de la dimension humaniste de la médecine. Nous l’avons déjà établit, la médecine est avant tout une affaire d’hommes, nous n’y étudions pas l’inertie de Jupiter ni l’abstraction d’un proton ; et si la dimension sociologique de la médecine est réelle, c’est dans l’histoire qu’elle prend son ampleur effective.

 

03- Science, tradition, initiation.

 

Plus précisément, il ne s’agit pas tant d’histoire que de tradition, pas de l’histoire générale, mais l’histoire particulière d’un lieu propre. Les objets de la médecine s’articulent dans cette histoire et doivent être présentés dans cette combinatoire afin de manifester une medicina perenis. Ce système doit par conséquent être continu, ce qui veut dire qu’il faut donner leur importance à certains savoir qu’il serait facile de confiner à l’anecdotique, à l’arriéré dont on se moque lorsqu’on vise à l’agréable. Ainsi saignées, thériaques, mesmérisme et phrénologie devront être présentés dans leur rationalité et légitimité historiques propres dans le même souci de combinatoire que celui qui préside lorsqu’il s’agit de lier les objets à la science qui les a produits ; c’est en effet ici le développement épistémologique de cette science qui doit se manifester. Alexis Carrel lui-même est le produit d’une certaine épistémè qu’il convient de ne pas masquer car elle servit elle aussi l’histoire de la médecine.

Mais cette tradition du savoir n’est rien sans les hommes qui en ont été l’effectivité. La tradition est toujours d’abord une transmission. Le savoir transmit est celui d’un métier. Aristote comme Platon déjà traitaient de la médecine non pas comme d’une science mais comme d’un art fait de prudence et d’expérience. C’est un savoir artisanal qui confine au compagnonnage qui s’inculque selon les rapports de la maîtrise et de la discipline. Si nous ne prêtons pas attention à cette dimension de la médecine, nous aurons un musée d’outils dont l’art est absent, ce serait alors comme si, dans un musée d’art, l’on exposait pinceaux et pigments, mais jamais le travail[8].

De là vient que nous devrons articuler ce musée entre les notions de science et de tradition, notion que le chantre du progrès voit comme antinomique, mais qui, ici au moins, trouvent leur résolution en ce que la tradition est l’effectivité de la science et du savoir médical. Emerge alors un dernier problème que l’on pourrait qualifier de problème de l’ésotérisme en ce que nous devons exposer un savoir artisanal à des non techniciens, transmettre un art de tradition à des non initié. Or l’initiation est elle-même ce qui lie le médecin à son savoir, initiation dont le model même est celui de la catabase. Faire des visiteurs des initiés autant que des témoins dans l’épreuve de leur corps et de ses dégénérescences et dans l’épopée de l’ingéniosité humaine impose donc l’effectivité de l’initiation (ésotérique) contre la juxtaposition de face à face serein et extérieur de l’exposition (exotérique) comme l’effectivité muséographique la plus pertinente pour notre musée. La catabase dans le cheminement d’une science comme tradition permet alors de reconnaitre dans l’épreuve du corps dans ses maladies son corps[9] et dans la science sa culture et les possibilités des attributions de son esprit[10].

 

***

 

Certes la médecine actuelle[11] ne se reconnaitra peut-être pas dans ce musée-ci, mais ce n’est pas « par amour pour l’antiquaille » que nous proposons cette optique. Le rôle d’un musée n’est en dernière analyse pas d’enserrer le passé, mais de le montrer dans ce qu’il peut avoir de critique par rapport au présent. Et quand bien même ce musée n’irait que jusqu’à ce que le médecin devienne un ingénieur, il n’en resterait pas moins précisément un musée de la médecine. En raison de la spécificité même de la médecine, un musée de la médecine devra fonctionner dans les mêmes termes que ceux qui ont fait l’esprit de la Renaissance ; une renaissance de l’Hôtel-Dieu ne pourra se faire sans le patronage de Rabelais dont les leçons de pantagruélisme élémentaire ont pour principe qu’il n’y a pas d’asepsie sans corruption, pas de noblesse sans vérole et que le savoir ne nait pas de la lumière d’idées de cristal mais d’affrontement sombres. Le musée de la santé ne conte pas le beau mais forge la mythologie d’une lutte d’attrition où il n’est triomphe de la vie sans obole à la mort[12].


[1] « La conscience malheureuse est le destin tragique de la certitude de soi même censé être en soi et pour soi. Elle est la conscience de la perte de toute essentialité dans cette certitude de soi et de la perte précisément de ce savoir de soi : de la substance comme du soi-même ; elle est la douleur qui s’exprime dans la dure formule selon laquelle Dieu est mort.

Dans le statut juridique, le monde du souci des bonnes mœurs et de la coutume et la religion qui lui est propre se sont donc enfoncés dans la conscience comique et la conscience malheureuse est le savoir de cette perte toute entière. […] La confiance dans les lois éternelles des dieux s’est tue, tout aussi bien que les oracles qui faisaient savoir le particulier.  Les statues sont maintenant des cadavres dont a fui l’âme vivifiante, de même que l’hymne n’est plus qu’une suite de mots dont toute croyance s’est enfuie. Les tables des banquets des dieux sont vides de breuvages et de nourritures spirituelles… [les œuvres des muses] sont désormais ce qu’elles sont pour nous, de beaux fruits arrachés de l’arbre, un destin amical nous en a fait l’offrande à la manière dont une jeune fille nous présente ces fruits ; il n’y a ni la vie effective de leur existence, ni l’arbre qui les a portés, ni la terre, ni les éléments qui ont constitué leur substance, ni le climat qui a défini leur déterminité, ni encore l’alternance des saisons qui dominaient le processus de leur devenir. -Ainsi donc, le destin ne nous donne pas en même temps que ces œuvres le monde de cet art. » Hegel, Phénoménologie de l’esprit, p. 702.

[2] Et si la santé était une perfection, comme tendent à le faire penser les normes statistiques du diagnostique moderne, il n’y aurait pas de vie puisque l’entéléchie ne connait pas de développement.

[3] Certes, le beau passe pour le critère de rassemblement, quand bien même il ne l’est que depuis deux siècles, mais les musées des beaux arts ont ceci de particulier que l’attachement au beau les conduit à traiter absolument de chaque peintres, et de recommencer leur effort pour chacun dans l’équivalence de valeur aussi bien que dans l’incommensurabilité. L’histoire de l’art qui sert de classification est alors bien faible car dans leur traitement, les œuvres sont isolées dans leur nature d’œuvres des beaux arts.

[4] Le beau présente lui aussi des bibelots abolis.

[5] Paradigme épistémologique qui nécessite non seulement la découverte de Harvey et les essais de Major, mais surtout une chimie qui sache quoi injecter, sinon l’invention est tout aussi inutile que la machine à vapeur de Héron pour la Grèce de l’esclavage. 

[6] Et précisément parce que retraités, il serait bon que le patrimoine garde la trace de leur écho.

[7] Les spécialistes des greffent se voient volontiers eux-mêmes d’avantage comme des plombiers spécialisés que des thérapeutes

[8] Les musées de la technique ont ceci de paradoxal que l’outil présenté dans l’isolement d’une vitrine est ainsi déterminé comme un objet défonctionnalisé. Or ce fonctionnement, la vie propre de l’outil, est aussi bien sa fin, sa raison et son usage. Ainsi le corps dans la maladie, la science et le métier transmit constituent nécessairement le système qui doit manifester l’effectivité des choses présentées.

[9] Qui hors des maladies et de ses dégradations est silencieux et comme non vécu consciemment.

[10] Soit l’équation culture +science = tradition dont on doit faire l’épreuve effective  dans la négativité dialectique proposée.

[11] Et peut-être le radicalisme progressiste de Lyon.

[12] Assomption culturelle de la négativité d’une science dialectique effective qui n’est pas la positivité d’un progrès qui serait présenté dans la beauté de son apparence et l’extériorité juxtaposée d’une érudition superficielle.

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