Publié par : m2museologie | 06/11/2010

Le musée de la santé : une collection en accumulation

L’actuelle présentation des quatre collections est un foisonnement d’objets hétéroclites allié à une tentative de mise en scène qui se déploie dans une accumulation désorganisée.Il est dorénavant utile de développer un dispositif scénographique qui met en valeur une partie de la collection du musée de la santé.  Ces objets doivent être conservés, présentés, et à la fois créer une invitation physique et intellectuelle pour le visiteur. Alors pourquoi ne pas tirer partie de cette accumulation ?

01                Valoriser la collection par l’accumulation

Le musée de la santé va réunir quatre collections ayant déjà eu un passé muséographique et une mise en espace individuelle. Conservons ce « vécu » des collections et décidons d’en faire un atout en proposant une mise en espace faisant écho à leur passé, mais qui à la fois valorise les éléments, rompt la linéarité du parcours muséal et offre un nouvel accès à l’objet. La présentation en accumulation répond à ces aspirations. Mais ne s’applique cependant pas à toute la collection. Une sélection s’impose d’où le Baquet de Mesmer et la seringue de Pravaz sont exclus. Unique au monde pour l’un, vraie découverte dans le monde médical pour l’autre,  ils sont porteurs d’une charge historique qu’il est nécessaire de mettre en avant. Le visiteur doit pouvoir obtenir des informations iconographiques et historiques sur ces objets. Tout comme les instruments chirurgicaux qui vont être avantagés dans une scénographie plus « classique », où ils seront regroupés par thème et chronologiquement pour faciliter la compréhension. A contrario, les portraits des grands médecins, les tubes de Crookes, les soupapes, les visages en cire et les pots de pharmacopée trouvent l’harmonie dans l’accumulation grâce à une nature et une sphère matérielle commune[1]. Ils ont un impact visuel faible dû à une matérialité moins dominante qui ne capte pas le regard par rapport à d’autres objets. Pensons à une unique soupape placée à côté du microscope en bronze, elle sera ignorée du regardeur, car l’œil saisit d’abord la force matérielle d’un objet. L’airain et l’ouvrage du microscope réduisent instantanément l’intérêt pour la soupape, sa présence physique est diminuée et sa visibilité annihilée. Ces objets s’apparentent à une catégorie indirectement liée à la médecine,  qui ne soignent pas ou ne pénètrent pas le corps, mais restent les témoins culturels d’un passé médical et donc des traces indispensables d’une histoire à transmettre à travers le musée de la santé. Leurs caractéristiques et leurs nécessités dans notre histoire de la médecine sont accentuées par la monstration en masse qui leur insuffle une présence et « réussit donc à sauver le spécimen d’un isolement qui le perdrait [2]». Si nous présentons un unique pot de pharmacopée, va-t-il capter l’attention du visiteur ? Probablement sera t-il regardé distraitement car son poids physique et historique manque de force. Une réponse est déjà en place au musée des Hospices Civils dans l’actuelle présentation des pots de pharmacopée. La découverte de l’objet a lieu dans son contexte originel, c’est-à-dire sur les étagères de l’apothicairerie de l’ancien hôpital de la Charité, offrant au visiteur  une richesse visuelle et une immersion spatiale et temporelle le replaçant dans l’ambiance d’autrefois. Cette mise en scène ramène les objets dans leur fonction antérieure, faisant écho au poids historique que la médecine a exercé à  Lyon et qu’elle exerce encore aujourd’hui. Le regardeur n’est pas face à un pot, mais devant une multitude: « la quantité transforme d’un coup la qualité. Elle chasse l’utilité et découvre, dans l’objet, ce que nous n’avions pas vu[3] ». Dénués de leur fonction en passant dans l’espace muséal, ils n’en perdent pas pour autant leur identité et leur nature, alors puisons leur essence pour les redécouvrir. Le visiteur fait face à un ensemble qui le domine par le volume et la force visuelle. S’opère alors un déplacement de sa perception et naît une autre relation à l’échelle de son corps: l’objet ne domine plus mais c’est lui qui va à sa rencontre pour le découvrir et l’explorer. Il pénètre un espace inattendu qui va accroître son intérêt et révéler des éléments qu’il n’aurait pas perçu dans d’autres conditions. Cet environnement hors norme donne une force et une richesse visuelle à une partie de la collection tout en amenant le visiteur vers la contemplation et le détachement[4], permettant également une respiration dans le parcours muséal en relançant son attention et le menant vers une analyse de ce qu’il est en train de regarder. Une telle scénographie développe l’imagination du spectateur, Deleuze dit « soutirer à la répétition quelque chose de nouveau, lui soutirer la différence, tel est le rôle de l’imagination ou de l’esprit qui contemple dans ses états multiples et morcelés[5] ». C’est donc avec notre esprit et notre imagination que nous devons aller à la rencontre des collections du musée de la santé. Insufflons aux collections ce que les artistes insufflent à leur pratique. Ils jouent avec notre imagination, perception et environnement physique en inventant des espaces qui perturbent, font réfléchir ou prendre conscience de notre corps. Se donnant comme dessein de nous faire appréhender le monde autrement en s’extrayant des modalités de vision habituelles. Les plasticiens exploitent ce lien avec le corps et le regard du spectateur en s’aidant de systèmes d’accumulations pour définir des problématiques esthétiques, éthiques ou politiques qui guideront jusqu’à une réflexion. Et ces espaces révèlent un impact visuel, spatial et sensoriel qui plonge le regardeur dans un univers unique aux caractéristiques particulières qui perturbent et modifient l’espace d’exposition, donc son environnement direct. L’œuvre de l’artiste Shilpa Gupta « Blame[6]», 2002-2006 nous renvoie à cette présentation en masse et la manière dont  elle agit sur la perception du regardeur.

 

Blame, 2002-2006. Installation. 600 bouteilles en plastique, liquide, étagères. Dimensions variables.

 

Dans le même espace, 600 bouteilles de plastique remplies de liquide imitant le sang sont disposées à intervalle régulier sur des étagères d’un blanc immaculé. L’écho avec le laboratoire ou les étagères dans les officines est immédiat. L’artiste fait appel à ce que nous côtoyons régulièrement, ces flacons sont présents dans nos maisons, nos armoires à pharmacie. Un seul flacon peut nous paraître insignifiant, mais multiplié il  a un impact immédiat car il exerce une pression physique en occupant autrement l’espace et semble nous envahir et nous dépasser. Un autre univers s’installe que notre corps  palpe et ressent tout en perdant ses repères classiques. Les accumulations dans le musée de la santé doivent donner au regardeur la mesure de ce que les yeux peuvent voir et ce que le corps peut ressentir. Les nombreux portraits des grands médecins au musée de l’histoire de la médecine et de la pharmacie auront ce pouvoir de captation s’ils conservent leur présentation actuelle, accolés les uns aux autres. Cette ambiance, semblable aux salons du 19ème siècle, peut devenir une galerie qui rassemble les hommes importants dans l’histoire de la médecine et qui plus est, maintient l’atmosphère actuelle d’une partie de la collection en accroissant la reconnaissance de ces hommes dans l’histoire lyonnaise et en s’intégrant donc parfaitement dans le musée de la santé. Offrant au visiteur une vision élargie sur une histoire médicale doublée d’une surprise visuelle et esthétique.

02               Les problématiques de l’accumulation

Ce modèle d’exposition soulève deux problématiques. D’une part, comment faire ressortir l’unité au sein d’une masse, d’autre part en conserver l’idée de la collection, c’est-à-dire la collecte d’objets, d’un amoncellement au fil du temps d’éléments de fonctions et natures différentes. Ces deux aspects doivent être lisibles dans la scénographie du musée de la santé. « Au sein de la masse règne l’égalité […] Elle est d’une importance si fondamentale que l’on pourrait carrément définir l’état de la masse comme un état d’égalité absolue[7] ». Il s’agit pour notre musée d’aller à l’encontre de cette « égalité absolue ». Le musée de la santé est l’espace où vont se mettre en place des singularités et, par conséquent, l’objet doit être valorisé dans l’accumulation sans perdre son identité, son « aura [8]». L’ensemble confère à l’unicité de chaque élément une force visuelle qu’il n’aurait pas eu seul. L’adage « l’union fait la force » nous permet de mettre en avant que l’identité de l’objet est justement amplifiée si elle est présentée avec des éléments de même type. Une mise en relief de certains objets qui n’en avaient pas précédemment dévoile un nouveau rapport au visiteur. Chaque objet dans le musée, même ressemblant à un autre, garde son identité, ses qualités intrinsèques et par conséquent, son essence. Le musée de la santé a comme mission de maintenir cette essence en l’offrant au regard du visiteur. L’accumulation permet des allers-retours entre un objet et un ensemble d’objets, c’est-à-dire un groupe d’éléments qui se situe dans une histoire médicale et un objet qui a eu un vécu individuel. Chacun des visages en cire représentant des maladies de peau sont uniques mais s’intègrent dans une même famille visuelle, et comme l’affirme Deleuze, il y a une oscillation entre deux échelles, l’échelle molaire (celle de la masse) et l’échelle moléculaire, celle des individus. Le but est donc de jouer avec cette oscillation. La clé de la réussite est de pouvoir donner au visiteur la possibilité de passer de la masse à l’unité et des différences générales aux différences singulières. Les objets qui seront présentés dans le musée de la santé ne sont pas des bibelots sans histoire, mais porteurs d’une histoire individuelle qui ramène le visiteur à penser à l’utilité perdue de l’objet en pénétrant dans l’espace muséal. Au sein de cette masse historique, nous pouvons faire ressortir l’inscription individuelle de l’objet ayant eu une fonction dans l’histoire de la médecine. Catherine Queloz nous dit qu’il y a le : « désir de retrouver, dans cette notion même de masse toujours considérée comme informe et apparemment homogène, l’individuel, le particulier, le différent[9] ». Ces objets ne sont pas simplement liés à l’histoire de la médecine,  mais sont des rappels à nos expériences corporelles avec les autres objets. Notre propre corps a déjà eu à faire à des aiguilles, brassard et autres éléments qui sont entrés en contact direct avec notre espace intime, sur ou sous notre peau. Le musée doit entretenir un rapport avec notre intimé comme le fait la médecine. Le musée ne doit pas creuser sous notre peau mais dans notre pensée pour nous amener à ressentir ces objets non comme de simples témoins d’un passé médical mais comme une partie intime de chacun de nous. Ce musée sera géographiquement proche des lyonnais, alors faisons en sorte que la collection et son histoire soient à proximité de chaque individu.

L’autre point qu’il est nécessaire de mettre en avant dans le musée de la santé, à travers la scénographie en accumulation, est le reflet de la manière dont ces quatre collections se sont élaborées. Nées de la volonté d’une ou plusieurs personnes, de successions de dons, legs et acquisitions, elles sont à la fois pédagogiques, scientifiques, historiques et artistiques. Mises en place au fil du temps, elles ont évolué sans cesse pour aboutir à une stratification d’objets et d’éléments regroupés dans une même collection mais ayant chacun leurs spécificités. Cet esprit de stratification, d’amoncellement au fil du temps, c’est-à-dire l’essence même d’une collection, doit absolument être visible par le visiteur. L’accumulation le permet en donnant le moyen d’habiter la collection. Et habiter cette collection c’est donner au visiteur la possibilité de toucher à toute une histoire médicale mais de pouvoir aussi y intégrer la sienne et de s’identifier à celle-ci. Mission du musée de la santé, qui comme l’Hôtel Dieu, fait partie d’une histoire commune et individuelle.


[1] Umberto Eco, « Vertige de la liste », p 133, Paris, 2009

[2] François Dagognet « L’éloge de l’objet », p196, Paris, 1989.

[3] François Dagogent, « L’éloge de l’objet », P 215, Paris, 1989.

[4] Rudolph Arheim, « La pensée visuelle », p 25, Paris, 1976

[5] Gilles Deleuze, « Différence et répétition », p103, Paris, 1968

[6] Shilpa Gupta, « Blame », 2002-2006. http://www.yvon-lambert.com

[7] Elias Caneti, « Masse et Puissance »

[8] Walter Benjamin, « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », 1936, p16

[9] Jill Gasparina, « L’art à une échelle de masse », revue 20/27, n°2, 2008

Raphaëlle

 

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