Publié par : m2museologie | 02/11/2010

La représentation du corps au musée : médium et acteur

La représentation du corps au musée : médium et acteur

“Le corps humain, axe central du projet,
est le point de départ pour découvrir un panorama des maladies”1 :

L’appellation du futur musée de la médecine de l’Hôtel-Dieu par le nom de “Musée de la Santé” échappe à la notion médicale et réparatrice du corps, en étant plus évocatrice du corps sain et d’un ordre de normalité d’une vie saine, que du corps malade. Si la question de la représentation du corps est inévitable, elle pose un certain nombre de questionnements liés à la possibilité de donner du sens à la mise en scène du corps humain. Il y a-t-il un intérêt de présenter le corps humain non seulement comme une base pédagogique de l’anatomie humaine, mais aussi comme un véhicule d’interrogations du corps vécu et du corps sentant? Si l’homme possède ses cinq sens (vue, ouïe, toucher, odorat et goût), comment peut-on les représenter et intégrer leur importance au sein d’une exposition médicale, tout en étant sensible aux questions éthiques que ce type de mise en scène est susceptible de provoquer. L’importance de la question de la mise en scène constitue le pilier de la popularisation du but pédagogique de ce musée. Il s’agit de comprendre quelle serait la meilleure manière de présenter tous les objets des différentes collections qui, à premier égard, ne sont pas des oeuvres artistiques, dont on peut être ému ou non, mais qui sont liés à une fonction et un usage qui leur est propre, qui plus est, un usage en rapport (direct ou indirect) avec le corps humain.
Deux questions surgissaient alors : comment mettre en scène un corps malade? Et surtout, de quel corps parle-t-on? Un corps plastifié? Un moulage? Un mannequin? Puis deuxièmement, comment mettre en scène cette importante collection d’outils chirurgicaux?
1. Le “lèche-vitrine”
Ces deux questions peuvent paraître aporétiques et la solution qui semble avoir été privilégiée, est le “sous verre” soutenu de près par le rassemblement par catégorie. Le risque avec ce genre de mise en scène, est l’aboutissement à une impression de « lèche vitrine », puisque chaque objet est plus ou moins soigneusement rangé mais pas mis en scène. Chaque chose a sa place mais peut être pas celle qui la met le plus en valeur. Il n’est pas vain de dire que tout l’avenir de l’Hôtel-Dieu dans sa totalité sera l’objet d’une intention de “lèche-vitrine” par la présence seule des commerces. Sans le vouloir, le visiteur est mis dans une situation où il est un potentiel acheteur mais il est surtout un observateur qui ne consomme pas. Mis en relation avec notre sujet, le “lèche-vitrine” pose un écart entre l’objet et le visiteur, en lui permettant de voir sans comprendre, d’observer sans toucher et de ne pas pouvoir s’approprier cet objet. Le “lèche-vitrine” peut être vu comme étant à l’origine du sentiment de frustration, provoquée par le désir de posséder l’objet, tandis que ce dernier demeure objet de désir et de sacralisation.
Si les vitrines sont nécessaires pour la conservation et la préservation de certaines pièces, la reconstitution théâtrale de leur fonction originale respective est un procédé à forte charge pédagogique. Il est vrai que l’objet à lui tout seul, même accompagné d’une note, ne peut être approprié par le visiteur, or la mise en situation est une bonne manière de rendre l’utilité à cet objet qui est avant tout un outil et non pas un objet d’admiration. Cependant, la reconstitution ne se fait pas uniquement par la conservation de l’état original, mais peut être représentée sous différentes formes comme par exemple des visites guidées par les médecins, les infirmier(e)s ou ingénieurs d’outils chirurgicaux etc.
Les vitrines constituent une barrière à l’intérêt et à la possibilité de public de se sentir concerné par ce qui est susceptible de provoquer du changement au sein de son propre corps. C’est pour cette raison, qu’il est nécessaire de faire disparaître les vitrines, dès que celà est techniquement possible, afin de diriger les recherches muséographiques vers une mise en scène simple où l’objet exposé renvoie le visiteur à son corps physique et sentant. A celà doit s’ajouter l’esthétique, si ce n’est pour susciter l’intérêt, au moins pour provoquer un questionnement in-corporé. L’idée serait d’inclure des oeuvres d’arts questionnant la médecine au sein des différentes collections.
L’exemple du “Tour d’abandon” au MHCL :
Dans le grand hall de l’entrée au musée, se trouve la tour d’abandon de l’hôpital et il est inscrit sur la fiche l’accompagnant : “La scène : 1802, la tour d’abandon de l’hôpital de la Charité. L’enfant abandonné. Dans le silence de la nuit tombée, la soeur hospitalière entend le bruit du tourniquet qui actionne la tour, le tintement de la cloche, et les bruits de pas de la mère qui s’enfuit désespérée” . Le visiteur a envie d’actionner le tourniquet et d’entendre le bruit des pas de la mère s’enfuyant. La mise en scène de cette pièce ne nécessiterait que peu de moyens ainsi qu’une création sonore simple.

 

2. Le musée comme médium : la question de la représentation du corps vivant

(à propos du musée) “(…) j’ai foi dans la continuation de son rôle traditionnel en tant qu’institution philosophique, lieu de stimulation et d’inspiration, miroir du passé, du présent et de l’avenir” 2

Dans les collections telles qu’elles existent déjà, le corps physique est déjà présent sous plusieurs aspects d’après la typologie de Roxanne :

Le corps et son anatomie:
– planches anatomiques

– cires anatomiques

– tête anatomique du MHCL

– inclusions

– anatomies naturalisées

– pièces conservées en bocaux

– fœtus conservé de 5 mois ½ conservé au MHNM

– crânes phrénologiques de Gall

– squelettes anatomiques
Le corps malade:
– collection de cires du MHMP

– moulages

– les maladies:

*calculs exposés au MHMP

*les maladies contagieuses: la peste

Le corps et la mort:
– les vanités

– la pratique de l’autopsie

– les traitements du corps après la mort

Il manque à cette typologie un des aspects incontournables d’un musée de la santé : la vie. Par la vie j’entends la vie humaine, qui comprend la mort, la maladie, la joie ainsi que tout ce qu’un homme est susceptible de “vivre”, comme on peut le dire communément, pour désigner l’expérience que fait l’humain de son monde. Par expérience je veux dire un échange sensoriel entre notre corps physique et une chose, mais aussi entre notre corps vécu et l’objet. Cette distinction entre chose/objet, est importante puisque l’objet possède en lui même l’intention de celui qui le vise en opposition à la chose. Or, l’usage de ces objets de médecine, a cessé dès que ceux-ci ont fait l’objet de dons aux collections, pour devenir des objets de collection et de ce fait écartés de leur fonction dans le but de contribuer au maintien de l’identité d’une histoire de la médecine dans le temps. Toutefois, leur devenir “objet” acquière alors un autre statut, celui d’objet qui possède sa propre histoire, en devenant l’outil de tel ou tel médecin, accumulant la singularité des individus qui l’ont manipulés. Je pose alors une question, quel est l’intérêt de pouvoir toucher une colonne vertébrale? En faisant une expérience tactile d’un objet qui est susceptible d’être identique à celui qui se trouve à l’intérieur de nous-même, ne nous posons nous pas aussi la question de l’anonymat de cette colonne vertébrale? De même, lorsque nous voyons un couteau à couper le sein, ne nous imaginons nous pas la main du médecin et les seins des patiente pour qui cet objet n’avait rien d’esthétique et acquérait une symbolique identitaire attribuée par la représentation que le patient a de son corps, du médecin et de la médecine? Alors, une fois cet objet mis à l’écart de son usage, il lui reste non pas une histoire sentimentale, ni représentative de la médecine, mais un statut d’objet oublié et mort. Or, un objet mis en relation avec d’autres objets, au sein d’une catégorisation parlante et logique de l’histoire de la médecine, devient alors objet à forte connotation imaginaire dont la présence apparaît comme cohérente et non pas inutile et peut être aussi une manière de faire oublier sa boîte en verre.
Si on admet que la représentation signifie entre autres “identique”. La représentation comme liée au passé, à la mémoire, à la nécessité de parler de choses connues qu’on reconnaîtrait tandis que le corps vécu est plus proche du non-représenté. Et c’est en ce sens que le corps est susceptible d’être touché plus par un objet porteur d’histoire, dont la présence rassemble et donne cohérence à une étape de l’histoire de la médecine, que par un objet impersonnel, qui ne peut représenter son utilité, mais devient objet de fascination.

Comment concevoir la superposition d’une institution muséale, qui a pour rôle de conserver, de présenter et aussi de représenter une histoire de la vie, dans un lieu au sein duquel, la vie a été présente. On souhaite retenir l’attention sur l’histoire du lieu en corrélation avec les objets qui y seront exposés.

L’importance de la présence corporelle : quelques pistes

Est-ce qu’un objet est susceptible de représenter la santé, la médecine à lui tout seul? Le corps y a toute son importance, d’autant plus que c’est un corps humain qui visite un “musée de la santé”. Les vitrines sont nécessaires pour certaines pièces, mais elles sont aussi dérangeantes puisque le visiteur est voyeur mais il faut avoir envie d’être voyeur et c’est pour cette raison qu’il faut les rendre interactives en priorité .

Quant à l’idée de concevoir “des séquences de représentation des objets par période (au printemps : la chirurgie cardiaque. En automne, l’affection pulmonaire, en hiver l’ophtalmologie etc….), ce qui sous entend qu’on aurait à disposition comme dans les cintres d’un théâtre des « scènes » toutes prêtes à mettre sous l’oeil du public…”3 il me semble que celà rendrait la visite plus complète et vivante. De ce fait, ce musée sera à visiter non seulement une fois, mais à revisiter encore à chaque saison, comme un peu ces livres de philosophie qu’on aime tant parce qu’ils ont une table des matières, où ces romans dont on peut lire les nouvelles indépendamment les unes des autres.

Une oeuvre clef :

Ann Hamilton / Kathryn Clark  – View – “à vouloir collectionner et conserver des spécimens naturels inanimés dans un musée alors que l’on participe à la destruction du monde vivant hors de ses murs”4


La mise en scène en tant qu’elle ne présente pas simplement des objets avec leurs étiquettes, mais en tant qu’elle questionne l’utilisation de l’objet.
S’attarder sur toutes ces manière de collectionner des choses, parfois inconscientes, ou du moins pas si réfléchies que dans un musée qui se veut “neutre” et c’est en ce sens qu’elles peuvent avoir du sens …

Dans son ouvrage, “L’exposition à l’oeuvre”, Jean Davallon écrit “mettre le projecteur sur le public et ses besoins nous fait revenir sur la définition de la mission et le rôle des institutions muséales de culture scientifique: cet élargissement s’inscrit ainsi dans le sens, de plus en plus marqué aujourd’hui, d’un abord de la science comme fait sociétal. Ce phénomène est probablement à rapprocher avec le fait, observable par ailleurs, selon lequel plus le savoir scientifique touche à des sujets à forte implication sociale (environnement, nucléaire, santé etc.), plus le public attend de la part du musée une information fiable qui lui permette de se forger une opinion” (“L’exposition à l’oeuvre” – Jean Davallon, éd. L’Harmattan, 1999 p.257)
On peut dire que c’est une façon de penser la science dans la société, comme par exemple les neurosciences
qui, une fois popularisées, donnent naissance à une étude pratique des comportements humains pour un but précis
(comment gérer son stress etc.)

3. Les questions éthiques soulevées par la représentation du corps : l’exemple de la tératologie et de la conception du handicap aujourd’hui

Quelles sont les possibilités de représenter le corps humain en tant que corps soigné et le corps du visiteur? Ce musée de la santé, peut-il avoir une autre fonction mise à part celle de la pédagogie et de transmission de savoir? Ne peut-il pas avoir une fonction de questionnement? Si l’idée d’organiser des conférences, des débats autour de la santé persiste au sein du musée lui-même, comment peut-il aborder ce sujet capital qui est celui du corps au sein des collections?

La volonté du musée d’anatomie de reconstituer un cabinet d’anatomie du 19ème siècle, rentre en contradiction avec l’exposition des machines IRM qui lui sont bien postérieures. D’où l’impossibilité de recréer un décor d’époque où certains objets n’auront pas leur place. Il reste alors deux possibilités : soit créer un environnement neutre (qui ne veut pas dire froid, mais tout simplement conforme au lieu de l’Hotel-Dieu, ou alors créer plusieurs espaces qui se différencieraient par leur thématique. (Créer des collections temporaires en relation avec l’actualité, d’où l’idée d’actualisation de l’exposition, ce qui résoudrait les problèmes du nombre très important des objets à exposer).

Il y avait alors la question de la mise en scène du corps, puis du questionnement éthique qu’elle génère (on fait référence notamment à la question de l’handicap dont on a pu voir une première émergence au musée de l’histoire de la médecine à Rockefeller (à travers les prothèses) et surtout au musée d’anatomie dans la collection des “monstres”).

1 Mornex René, Un musée de la santé à Lyon, Lyon 2010, p.5

2 James Putnam, Le musée à l’oeuvre – Le musée comme médium dans l’art contemporain,Londres, 2002, page 6

3 Commentaire M.Mossière

4 James Putnam, Le musée à l’oeuvre – Le musée comme médium dans l’art contemporain, Ed. Thames & Hudson, 2002, (p.160)

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