Publié par : m2museologie | 31/10/2010

« L’accumulation comme présentation originale »

I  L’idée d’accumulation

Suite aux visites des collections du musée des Hospices Civils de Lyon, de la collection d’appareils de radiologie de Monsieur Renaud, du musée d’anatomie, et du musée de l’Histoire de la Médecine et de la Pharmacie,  il a fallu réfléchir à un dispositif adéquat pour valoriser, présenter, mais aussi conserver et protéger  cette multitude de médias, d’appareils et d’objets qui prendront place dans le futur musée de la santé.

Ces différentes collections ont pour l’instant une mise en valeur maladroite malgré une richesse numérique et qualitative, c’est pourquoi nous proposons une présentation en accumulation comme moyen scénographique original.

« Accumulation » vient du latin accumulare (« mettre en scène ») et cumulus (« amoncellement »). C’est une figure de style qui se traduit par une énumération d’éléments appartenant à une même catégorie, ou même nature et qui crée un effet de profusion. Cette définition reflète la manière dont sont actuellement présentées les différentes collections, c’est-à-dire avec un aspect d’amoncellement et de foisonnement d’objets hétéroclites. Pour appuyer cette proposition, il est intéressant de se baser sur des travaux d’artistes plasticiens pour pousser les réflexions sur ce type d’accrochage et mettre en évidence les questions de forme et de fond.

L’un des points important à souligner est que l’accumulation ne peut pas se prêter à tous les objets de la collection. Il y a dorénavant un choix à faire et certains sont exclus comme le Baquet de Mesmer ou la seringue de Pravaz qui ne peuvent pas se prêter à la monstration en masse car leurs histoires dans la médecine sont très chargées et nécessitent une présentation adaptée à leurs fonctions ainsi que des explications plus fouillées pour le visiteur. Tout comme les objets chirurgicaux qui seront plus avantagés dans une présentation plus linéaire,  regroupés par thème et chronologiquement afin de faciliter la compréhension.

Les objets et éléments les mieux adaptés à l’accumulation sont ceux à l’impact visuel faible et au caractère moins important ou exceptionnel qui ont moins marqué une révolution ou une découverte dans le domaine médical. Les éléments doivent être de même nature et les portraits des grands médecins (photos et peintures), les soupapes, les tubes de Crookes, les visages en cire et les pots de pharmacopée sont ceux qui s’y prêtent le mieux.

Un unique pot de pharmacopée va-t-il capter l’attention du visiteur ? Probablement il sera regardé distraitement, de plus, isolé derrière une vitrine une nouvelle mise à distance se crée. Il serait intéressant de conserver l’actuelle présentation des pots de pharmacopée dans le musée des Hospices Civils de Lyon, car elle offre au visiteur la découverte de l’objet dans son contexte originel. Disposés sur les étagères, il se créé un impact visuel et une « physicalité ».  Ces objets ainsi rassemblés les replacent dans leur fonction antérieure et font vivre au visiteur l’ambiance d’autrefois sans pour autant les plonger dans une reconstitution décevante et dévoile un nouvel environnement.

« Blame » (2002-2006) de l’artiste Shilpa Gupta a la même présentation. 600 bouteilles de plastique remplies de liquide imitant le sang et disposées à intervalle régulier sur des étagères d’un blanc immaculé rappelant immédiatement le laboratoire ou l’officine.  Il est certain que si l’artiste avait présenté uniquement une de ces bouteilles l’impact n’aurait pas été le même,  le lien faux sang, laboratoire n’aurait pas été immédiat et la puissance de ce travail aurait été affaiblie.

 

"Blame", 2002-2006

Les futuristes et les pointillistes ont accumulé les touches de peintures, Pollock et ses « drippings »[1], les collages de Juan Griz et Picasso, les accumulations d’écritures de Jenny Holzer ou Marcel Broodthaers, celles au sol de Carl André, les collections d’Annette Messager, les accumulations d’Arman, Sylvie Fleury, Tadashi Kawamata, Tony Cragg, liste non exhaustive….

Les artistes se servent donc de l’accumulation sous diverses formes, les buts étant différents d’un artiste à un  autre : désir de création d’un espace inédit pour le spectateur, l’élaboration d’une œuvre politique, un rendu esthétique…Néanmoins, les buts sont différents, mais l’impact spatial et/ou visuel nous plonge dans un espace spécifique aux caractéristiques particulières qui « perturbent » ou modifient l’espace d’exposition donc l’environnement du visiteur.  Une présentation d’ensemble, formant une masse, mettra en évidence les objets et pourra se créer un lieu hors norme qui permettra une respiration dans le parcours muséal. L’accumulation donne à l’objet individuel une nouvelle identité en l’intégrant dans une masse signifiante.

Les nombreux portraits des grands médecins accrochés très près les uns des autres en reprenant une ambiance semblable aux salons du 19ème siècle seraient mis en valeur. Ces hommes, ces médecins sont importants dans l’histoire de la médecine et ils ont leur place dans le musée. Cependant, les visiteurs prendront-ils le temps de les regarder un à un ? C’est pourquoi nous devons faire appel à une exhibition originale faisant écho à l’histoire de l’art et à l’actuelle présentation de ces portraits au musée de l’Histoire de la Médecine et de la Pharmacie. Le visiteur sera interpelé et la linéarité du parcours muséal sera cassé et se créera une surprise visuelle et esthétique.

II Les problématiques de l’accumulation

Ce modèle d’exposition met en exergue deux problématiques, celle de la masse faisant écho à notre société de consommation et celle de l’idée de la collection, c’est-à-dire  de la collecte d’objets, d’un amoncellement au fil du temps d’éléments de fonctions et natures différentes. Il faut mettre en avant ces deux aspects dans la scénographie du futur musée de la santé.

Le photographe Andrea Gursky traite des foules et des masses, d’un monde transformé en une succession d’images arrêtées où l’individu disparaît pour ne devenir qu’un signe parmi les signes. Il analyse un environnement réduit à sa surface et suggère l’immensité du monde et la disparition du sujet qui l’habite.

« Au sein de la masse règne l’égalité […] Elle est d’une importance si fondamentale que l’on pourrait carrément définir l’état de la masse comme un état d’égalité absolue ».

« La massification de l’œuvre d’art peut être définie comme un phénomène à la fois économique, technologique et esthétique».

Notre but, pour exposer ces collections, est justement de déjouer ce piège de la masse sans contenu et éviter la banalisation de l’objet tout en ressuscitant  l’intérêt du visiteur.


[1] Drippings : En arts plastiques (incluant les arts décoratifs), il s’agit de remplir de peinture une boîte ou un sac percé de trou(s) et d’utiliser cet objet dégoulinant comme un outil à peindre particulièrement sensible (à la limite de l’imprévisible) aux déplacements et mouvements du peintre.

 

Andrea Gursky, "99 cents", photographie

Comme nous l’avons déjà évoqué, les plasticiens se servent de l’accumulation dans un but évidemment esthétisant mais aussi pour évoquer notre société de consommation de masse… Mais comment refaire sortir l’unicité au sein de cette masse ? Pour les visages en cire sur les maladies de peau, chaque visage renferme des spécificités, il est unique, mais à la fois il s’intègre parfaitement dans le reste de la collection des visages. L’enjeu est alors de pouvoir, au sein d’une masse, mettre en valeur l’ensemble et l’unicité de chaque objet et c’est ce que fait l’artiste Allan Mc Collum en questionnant cette dualité.

 

Allan Mc Collum, "the Shapes Project", 2006

« The Shapes Project », consiste à créer des dessins, chacun unique, et de les présenter ensemble. Les motifs forment une masse importante qui de prime abord montre une unicité. Mais, le regard se fixant davantage sur les détails de l’œuvre, nous remarquons l’unicité de chaque dessin. Ils nous apparaissent  égaux car ils sont de même dimension, même couleur et aux traits semblables, tout comme la collection des visages mais aussi des tubes de Crookes et des soupapes. Ils ont une même fonction, une même nature, des dimensions quasi identiques et pourtant ne sont pas égaux et renferment individuellement des spécificités.

Allan Mc Collum désire peut être tous les montrer tel quel, c’est à dire conserver les qualités et l’individualité de chaque dessin sans pour autant vouloir former un autre objet où l’individualité serai absente. A l’instar de Gupta Subodh ou Louise Nevelson qui placent leurs recherches dans l’idée de rassembler des d’objets de même type afin de former une masse unique ou de faire naître une autre forme au sein de laquelle l’unicité de chaque élément est annihilée en ôtant l’identité de l’objet et son autonomie pour créer un ensemble homogène.

Subodh Gupta exagère et répète les formes, elle ne fait pas de ready-made, son travail est plus axé sur une dimension communautaire avec des objets s’agglomérant et créant une autre matérialité.

Il s’agit d’éviter cela dans le futur musée de la santé, la présentation en accumulation doit pouvoir créer un espace inattendu mais chaque objet au sein de cet espace doit conserver sa spécificité.

Subodh Gupta

 

 

Louise Nevelson, "Untitled"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gilles Deleuze affirme que l’œuvre oscille entre deux échelles, l’échelle molaire (celle de la masse) et l’échelle moléculaire, celle des individus. L’oscillation fonctionne comme une forme de résistance à la standardisation.

Il nous faut conserver cette idée que Deleuze développe car les objets qui seront présentés dans ce futur musée de la santé ne sont pas des bibelots sans histoire : « regardez n’importe quel objet dans la pièce où vous êtes, et réfléchissez au nombre de mains qui ont été impliquées dans leur fabrication ». Refaire ressortir au sein de cette masse la qualité intrinsèque de l’objet et son importance dans l’histoire de la médecine.

Catherine Queloz met ceci en évidence : « désir de retrouver, dans cette notion même de masse toujours considérée comme informe et apparemment homogène, l’individuel, le particulier, le différent ».

La masse fait fortement écho à notre société contemporaine: l’alimentation, la consommation de n’importe quel produit en grand nombre…et ces aspects rejaillissent dans l’architecture de nos villes,  dans les rayons des magasins, dans nos maisons en reflétant notre façon de vivre. Cette accumulation est connue du visiteur car c’est sa quotidienneté, c’est pourquoi l’intégrer dans le futur musée de la santé est essentiel car elle apporte une proximité évidente. Proximité qui est d’ailleurs déjà développée à Lyon car l’histoire de l’Hôtel Dieu est liée à la ville, nombreux sont les Lyonnais qui ont vu le jour dans ces lieux, c’est le creuset de beaucoup de pratiques médicales et la présentation en accumulation sera un écho supplémentaire.

Andy Warhol a été l’un des premiers à saisir cet aspect de la quotidienneté et a su comment intégrer la société de consommation dans son art à l’aide du procédé sérigraphique et de l’accumulation.

 

Andy Warhol, "Green Coke Bottles"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces bouteilles de Coca Cola mises en ligne rappellent les dispositions dans les supermarchés, et nous mettent face à un produit standardisé aux bouteilles contenus identiques. Mais c’est là encore que réside la nuance, tout comme nous l’exprimions précédemment, les éléments des collections du musée de la santé ont des ressemblances mais ne sont pas tous identiques. Ces bouteilles ont un impact visuel évident, une force plastique, une impression de toute puissance et ce sont ces aspects qu’il faut conserver pour arriver à tirer les avantages d’une telle présentation en gardant intact les qualités intrinsèques de chaque objet car ils sont uniques et non consommables.

L’autre point important de l’accumulation est le reflet de la manière dont on compose une collection, qui est au départ une accumulation d’éléments  multiples regroupés au fil du temps par des personnes qui se sont chargées de les élaborer. C’est en quelque sorte une stratification d’objets et de médias de diverses natures qui sont regroupés dans un thème commun mais  en conservant chacun leur spécificité.

Peter Fischli et David Weiss, ont fait une collection de couvertures de magazines,  tous différents et traitant de sujets divers mais regroupés sous la même catégorie tout comme une collection muséale.

Fischli and Weiss

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’idée de ces deux artistes met en avant l’intégration du quotidien dans leur œuvre, par résonance,

nous pouvons penser à une intégration de cette collection du musée de la santé dans le quotidien des lyonnais.

La masse est conçue comme un état d’égalité absolue opposée à la multitude, c’est un espace où des « singularités qui travaillent, agissent, et parfois désobéissent, en tout état de cause consistent ».

Il y a la production de la spécificité dans lequel le spectateur peut opérer à des changements d’échelle.

Cette présentation  est une possibilité pour mettre en valeur une partie de la collection,  les espaces d’accumulations créent une force plastique et visuelle et permettent une respiration dans le parcours muséal en permettant une relance d’attention dans la visite et met aussi en avant l’évolution de l’objet au fil du temps.

C’est une présentation qui renforce la captation du public en le plaçant dans un environnement autre et avantage les objets de même nature et les valorise en évitant le désintéressement du visiteur.

 

Bibliographie :

Jean Clay, « De l’impressionnisme à l’art moderne », éditions Hachette, Paris, 1975

Paolo Baratta, catalogue d’exposition de la 53ème édition de la Biennale de Venise, Venise, 2009

Bernard Blistène, « Une histoire de l’art du XXème siècle », éditions Beaux arts magazine et Centre Pompidou, Paris, 2003

« Ice Cream, 10 curators, 100 contemporary artists, 10 sources artists », éditions Phaidon, 2007

Patrizia Nitti, « C’est la vie ! Vanités de Pompéï à Damien Hirst », éditions SkiraFlammarion, Paris, 2010

www.yvon-lambert.com

www.zerodeux.fr

www.palazzograssi.it

http://www.newcriterion.com

http://fr.wikipedia.org

http://allanmccollum.net

http://www.medarus.org/Medecins/MedecinsTextes/mesmer.html

http://www.arman-studio.com

Jill Gasparina, « L’art à une échelle de masse », Revue 20/27, n°2, 2008

 

Raphaëlle

 

 

 

 

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Responses

  1. Les cadenas du Pont des Arts à Paris soulèvent la question: leur accumulation était-elle de l’art ? Je n’ai pas la réponse. Voici à quoi cela ressemblait:


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