Publié par : m2museologie | 23/10/2010

Un musée de la santé à Lyon : un titre judicieux ?

Un musée de la santé à Lyon(1) est le titre d’un document de cinquante cinq pages qui a été présenté par les initiateurs de ce projet. Nous avons choisi d’interroger cet  intitulé, qui en soi porte déjà des questions et  des difficultés auxquels il faudra trouver des réponses afin de garantir la cohérence du futur musée.
Tout d’abord, le terme santé est très rare en muséologie. Il existe en France des musées d’histoire et des techniques de la médecine, les musées des hospices civils de telle ou telle ville, mais aucun établissement ne porte encore le nom de « musée de la santé ». On note bien l’existence des Health Museums anglo-saxons comme celui de Houston, au Texas(2), mais ces derniers reposent sur des conceptions muséales qui divergent des objectifs fixés dans le cadre de notre projet – en effet, ces établissements ne se préoccupent guère de la conservation d’un patrimoine médical, alors que le Musée de la santé de Lyon doit reposer sur la réunion de quatre collections historiques. Si le terme de « Musée de la santé » est retenu pour définir l’établissement qui sera ouvert à l’Hôtel Dieu, nous devons prendre conscience qu’il s’agira d’un musée d’un genre nouveau, car traitant d’un thème auquel n’ont jamais été confrontés les conservateurs de musées français, et qui mérite donc qu’on s’y attarde. Comment  évoquer la santé dans un musée ? C’est à cette question fondamentale que nous chercherons à proposer des réponses.
Il nous faut également noter l’équivoque contenue dans l’intitulé « Un musée de la santé à Lyon ». Qu’indique ici cette notion géographique ? Est-ce une limite à la thématique du musée, ne s’agira-t-il que de traiter de la question de la santé telle qu’elle s’est présentée dans la région lyonnaise ? Porte-t-elle sur la localisation du musée ? Ce peut-il que les collections lyonnaises puissent illustrer un thème universel et intemporel ? Y a-t-il un hiatus entre l’extrême amplitude de cette notion et les très fortes données locales ? Il nous faudra également approfondir le sujet.

01     Exposer la santé.
Il s’agit déjà de savoir sur quelle acception du terme « santé » fonder la conception de notre musée. La définition que nous pouvons considérer aujourd’hui comme une référence est celle que propose l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) dans sa constitution : « La santé est un état de bien être total physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. »(3). D’emblée, il nous semble problématique, car anachronique, de faire reposer un musée qui rassemblera les objets anciens qui composent actuellement les quatre collections sur une définition aussi moderne -car la notion de « bien être », somme toute très récente, trahit bien l’époque à laquelle appartient cette définition. Il nous faut trouver quelque chose de plus large, que l’on puisse appliquer à toute la période dont sont issus les objets exposés. La définition proposée par le Trésor de la Langue Française Informatisé (TLFI) nous semble plus éclairante, car elle prend plus de recul sur le terme : contrairement à celle de l’OMS, elle ne nous indique pas concrètement ce qu’est la santé (un état de bien être, etc…), mais ce que l’on cherche a désigner sous ce terme. La santé, c’est en fait la qualification du fonctionnement harmonique ou disharmonique observé dans notre corps ou notre esprit. Les critères de cette observation, ainsi que les constats qui en ont découlé, n’ont cessé d’évoluer au fil du temps. Nous sommes par exemple passés d’une période où l’embonpoint et l’opulence étaient signe d’une bonne santé, à une époque actuelle où le corps sain est un corps élancé. Un musée de la santé devra donc suivre comme axe principal l’évolution de la conception de la santé, plutôt que tenter d’illustrer une définition particulière découlant d’un contexte particulier, sans quoi, il risquerait de passer à côté de son sujet.
De ces observations, nous pouvons tirer que « la médecine n’est pas la santé »(4). La santé est avant tout affaire de mentalité. Une pensée de soi, qui implique de nombreuses considérations concomitantes comme la perception de notre corps, la vision de la vie et de la mort, le contexte social, historique et politique.La médecine et son évolution découlent de cet état d’esprit, car soigner, c’est diagnostiquer ce que l’on suppose disharmonieux et entraînant la maladie, voire la mort, et chercher à intervenir, certes en fonction des connaissances et des moyens techniques de l’époque, mais également d’après les schémas de pensées, les idéologies, les interdits du moment -nous pouvons citer en exemple le fait de contrarier les gauchers, c’est à dire de soigner ce qu’aujourd’hui on ne considère plus comme une malformation. C’est pour cette raison qu’un musée reposant sur une approche strictement médicale de la santé serait un contresens. Comme l’expose Frédérique Desforges dans son article(5), l’étude de la santé dépend de l’histoire et de la philosophie, puisqu’elle trace l’évolution d’une pensée à travers et en fonction des siècles. Dans ces conditions, on ne saurait imaginer le Musée de la santé de l’Hôtel Dieu comme une simple réunion des  quatre collections existantes -dont il faut rappeler qu’elles sont en fait des collections médicales ou hospitalières- dont serait exposées les meilleurs pièces de chacune, sans en  changer la présentation. L’ensemble du fonds demande à être remis à plat et reproblématisé, afin de répondre à la nouvelle thématique fixée.
En partant de l’approche que nous venons de définir, le dispositif d’exposition de notre musée pourrait reposer sur l’illustration de thématiques liées à la santé par la présentation d’objets tirés des collections et fortement recontextualisés (quand ont-ils été réalisés ? Dans quels buts ? Selon quels principes ?), qui agiraient alors comme  des allégories ou des symboles révélateurs de tel ou tel mode de pensée. Les pièces iconographiques présentes dans les actuelles collections seraient  particulièrement valorisables, en ce qu’elles reflètent plus explicitement que les autres les idéologies de leur époque, en ce que dans leur cas, le travail d’allégorisation se trouve déjà fait. Nous pouvons nous inspirer pour cela de la Health Gallery(6), cette galerie d’iconographies représentant des sciences ayant trait à la santé (la médecine, la pharmacie, l’art vétérinaire…) au Musée d’art de Philadelphie. On y trouve aussi bien des représentations des personnes exerçant ces savoirs-faire plus ou moins salvateurs selon le moment – de la gravure de la Renaissance montrant un dentiste itinérant aux photographies de Florence Nightingale- que des allégories des maux qu’ils soignaient , ou du moins diagnostiquaient, comme le fameux démon de la goutte s’acharnant sur un orteil endolori imaginé par James Gillray en 1799.

Ainsi, la Vanité de Ligozzi, actuellement exposée au Musée d’histoire de la médecine et de la pharmacie, trouverait amplement sa place, en ce qu’elle illustre la conception d’une santé essentiellement précaire dans un XVII ème siècle obsédé par la mort dont il faut sans cesse se rappeler l’imminence. Elle renvoie à la représentation traditionnelle du corps corrompu, répugnant, réifié par son absence de vie (les crânes sont généralement posés sur une table comme de simples objets, un livre, une corbeille de fruits, une carafe)  comme un double ironique, un rappel à l’humilité – « tu fui ego eris« , la santé est un don de Dieu et ne durera que le temps de ton passage sur terre, alors recommande ton âme pour la vie éternelle. On remarque d’ailleurs qu’à la santé du corps s’oppose la sainteté de l’âme. De même, les nombreuses représentations de Saint Roch, symbole de l’intercession des saints catholiques sur la santé des croyants, peuvent servir de support à une réflexion -alimentée bien sûr par d’autres pièces évoquant la religion- sur la pensée magique sur la santé (l’influence surnaturelle de ces saints n’a en effet rien à envier à celle des dieux antiques) et sur la relation de la santé au sacré. La notion de  progrès, la prise en compte de la douleur, l’hygiène et l’hygiénisme, l’idée de santé mentale, la place de la médecine dans la société, … autant de champs à se réapproprier à partir des collections lyonnaises.
Il faudra cependant trouver le moyen d’allégoriser des pièces qui s’y prêtent moins facilement, car n’étant pas au départ des représentations, mais des objets avec un usage défini. L’exposition d’éléments de la collection tératologique du Musée de médecine et d’anatomie peut ouvrir à une réflexion sur la fascination pour le « monstre », l' »anormalité », ce que la nature, ou Dieu, selon le contexte, a créé, sans qu’on ne comprenne forcement pourquoi -pour peu que l’on estime qu’il faille un pourquoi. Les prothèses exposées dans plusieurs musées peuvent illustrer l’évolution de la perception de notre capacité d’action sur notre corps, que l’on prétend aujourd’hui pouvoir améliorer, réparer, jusqu’à la création de nouveaux membres pour se substituer à ceux qui ont disparu. Il faut cependant reconnaître que toutes les pièces médicales ne se prêtent pas aussi aiséement au jeu du symbolisme, et la tentation est forte de présenter des raisonnements plus complexes afin de présenter des pièces dont on peine à justifier la présence. C’est là une limite à la présentation de collections médicales dans un musée de la santé.

La santé à Lyon.
Nous n’énumérerons pas ici en détail les nombreuses innovations médicales qui ont vu le jour à Lyon, ainsi que tous les « grands hommes » – Alexandre Lacassagne, père de la médecine légale, Claude Bernard, concepteur de la physiologie, Léopold Ollier, initiateur de la chirurgie orthopédique moderne, pour n’en citer que quelques uns- qui ont officié dans cette ville, mais il est indéniable que Lyon est depuis longtemps à la pointe en matière de médecine, comme le démontrent entre autres Caroline Januel et Sylvie Mauris-Demourioux(7). Cette spécificité se traduit d’ailleurs par la grande richesse des collections lyonnaises qui se distinguent au moins au rang européen – nous pensons notamment à la collection Renaud, actuellement cachée dans les sous-sols du siège des Hospices Civils de Lyon (HCL) bien qu‘elle soit unique en son genre. Dans ces conditions, du fait de cette place particulière, on peut reconnaître à Lyon une certaine légitimité à ouvrir un musée de la santé, qui traiterait de ce thème universel. La ville ayant vu naître en son sein un très grand nombre de révolutions médicales, on peut tenir les collections comme métonymiques de l’histoire occidentale de la médecine, et par extension, tracer un parcours générale de la santé à partir de ces objets, évoquer l‘universel par le local.
Pour mener à bien une telle démarche, traiter de la santé comme d’un thème universel, il faut cependant que Lyon se fasse oublier quelque peu, afin de ne pas s’enfermer dans un lugdunisianisme qui consisterait à réduire complètement l’histoire universelle à l’histoire locale, de ne considérer la première que comme une conséquence de la seconde. Paradoxalement, alors que Lyon a été et est toujours un phare de la médecine, l’historique des innovations lyonnaises devra rester discret, afin de ne pas entraver l’élargissement de la perspective promue par l’établissement -d‘ailleurs, si l‘on se fonde sur les observations précédentes, il serait réducteur de se contenter d‘un historique des grandes innovations médicales, que ce soit localement ou universellement, dans un musée qui prétendrait se préoccuper de la santé. Lyon serait le lieu de l’exposition, et non son fil conducteur.  Le choix de l’Hôtel Dieu pour abriter les futures collections présente une ambiguïté qui tend à brouiller les pistes entre échelle locale et échelle universelle. S’il est légitime de choisir un ancien bâtiment hospitalier pour abriter un musée de ce type, celui-ci a tendance à renforcer le donné local au détriment du général. Il est intimement lié à l’identité lyonnaise, par son histoire -la majorité des médecins lyonnais y ont exercé-, son activité récemment interrompue -une bonne frange de la population lyonnaise a vu le jour entre ses murs-, son architecture composite – c’est un bâtiment que l’on remarque et qui reste dans la mémoire comme une des principales pièces du patrimoine urbain. Sa récente désaffection contribue à renforcer sa transformation en un lieu d’histoire de la médecine lyonnaise, ce qu’il est déjà du fait de la présence du musée des HCL et des salles reconstituées de l’hôpital de la Charité. Peut être qu’un bâtiment plus neutre, moins marqué historiquement et localement, conviendrait mieux à une présentation universelle et thématique de la santé, moins encombrée de sentiments et parfois de ressentiment.

Ce qu’il ressort de la réflexion que nous venons de mener, c’est que la suite du projet dépend fondamentalement de deux critères étroitement liés : le thème et l’échelle de ce dernier. Faut-il réellement conserver la santé plutôt que la médecine comme axe d’exposition des collections ? Ce choix permettrait certes de mettre en avant le prestige de Lyon du fait de sa rareté muséographique, mais demanderait un lourd travail de réévaluation des collections. De plus, il n’est pas dit qu’il rende réellement justice à la spécificité des collections lyonnaises qui sont essentiellement médicales. Peut-on simultanément exposer la spécificité lyonnaise en matière de médecine et prétendre dresser un panorama général d’une notion universelle et intemporelle ? Considérer ces deux projets comme également prioritaires semble à la longue difficilement tenable. Il faudra faire un choix qui passera par le rôle attribué à l’Hôtel Dieu : symbole du musée, ou simple cadre d’exposition.

A. Raffin

1 Un musée de la santé à Lyon, 2009.

2 The Health Museum, John P. McGovern museum of health and medical science, http://www.thehealthmuseum.org/default.aspx.

3 Organisation Mondiale de la Santé (OMS), Constitution de l’Organisation Mondiale de la Santé, 1946.

4 J. de Kervasdoué, « Idéologie des réformes du système de santé depuis 1990 : un système stable », in Santé, société et solidarité, n°2, 2008, pp.17-30.

5 F. Desforges, « Histoire et philosophie : une analyse de la notion de santé », in  Histoire, économie et société, 20e année, n°3, 2001, pp. 291-301.

6  F. Chast, « Iconographie de la santé au Musée d’Art de Philadelphie : William H. Helfand, John Ittmann, « The Ars Medica Collection at the Philadelphia Museum of Art », Annals of internal Medicine, 2000″, in Revue d’histoire de la pharmacie, vol.80,  n°328, année 2000, pp. 544-546.

7 C. Januel, S. Mauris-Demourioux, L’art médical à Lyon, évolution et constitution des savoirs, 2009.

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