Publié par : m2museologie | 01/10/2010

Comment appréhender la notion de santé ?

Comment appréhender la notion de santé ?

Comme nous l’a confirmé Jacques Poisat, il n’existe pas en France de « musée de la santé » à proprement parler. Nous avons des musées de la médecine, des musées hospitaliers, mais le terme santé est très rare en muséologie. Comme je l’ai dit dans mon précédent article, ce mot implique des considérations plus vastes qu‘une simple approche historique et technique de la médecine. Un musée de la santé doit avoir « quelque chose de plus », « une dimension autre » qui échappent à un musée de la médecine. Mais quoi exactement ? Comment l’illustrer dans un musée ? Quel type de collection exposer ? C’est à cette question que j’aimerai m’intéresser.

En effet, la chose qui m’a le plus frappé en écoutant René Mornex mercredi dernier, c’est que je n’ai pas su déceler dans les éléments du projet qu’il a exposés ce qui pour moi aurait pu résonner comme une spécificité du futur musée (je ne me risquerai pas à critiquer la vision de René Mornex, il est évident qu’il n’a pas eu le temps en une heure d’en développer tous les aspects, et il serait douteux de tirer des conclusions définitives de sa brève intervention). Il a été notamment question d’un parcours muséographique orienté sur les spécialités médicales, de la pertinence de montrer la filière de la transplantation, d’exposer des pièces de la collection Renault… Tout cela est  tout à fait pertinent, cependant, il me semble qu’il n’y aurait aucune raison de préférer le terme « Musée de la santé » à celui de « Musée de la médecine » pour un établissement qui se bornerait à cela. En effet, ce dernier pourrait certes se prévaloir de collections particulièrement riches, de pièces uniques, grâce à la spécificité du fonds lyonnais, mais fondamentalement semblables à ce qui se trouve dans d’autres musées hospitaliers ou traitant de la médecine. Le plus grand musée de la médecine de France, certainement, et peut être même d’Europe, mais pas un musée de la santé.

Il me semble donc nécessaire d’interroger le terme santé, afin de concevoir un moyen de l’appréhender par le musée.

http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/affart.exe?19;s=3977442570;?b=0;

De la définition du mot santé donnée par le Trésor de la Langue Française, je retiens que la santé est avant tout une question de perception de notre corps. La santé, c’est en fait la qualification du fonctionnement harmonique ou disharmonique que l’on observe sur le corps. Bien évidemment, la science qui consiste à l’observation de ce corps, ainsi qu’à l’intervention sur ce dernier dans le cas où cela est jugé nécessaire, à fin de corriger les facteurs de disharmonie constatés, se nomme la médecine, et bien entendu, une part substantielle des collections portera sur cette dernière, car c’est la composante la plus évidente et la plus importante du débat sur la santé. Mais un musée de la santé doit consacrer une part significative de son espace à cette perception du corps, qui conditionne la définition de la santé. Je dirais même que cet espace doit être premier dans le parcours, car il vaut mieux présenter la pensée de la santé, afin de montrer par la suite la médecine tel qu’elle en a découlé. Il me semble que les changements les plus radicaux observés dans l’histoire de la médecine occidentale sont dûs à l’abandon de la vision d’un corps comme régi par l’équilibre des humeurs. Selon l’influence de tel ou tel courant de pensée, de tel contexte social, religieux, philosophique, économique, le corps a pu paraître sous différents jours, et donc être soigné de manière différente. De l’émerveillement humaniste pour le « macrocosme dans le microcosme » au dégoût hygiéniste pour les basses fonctions corporelles. N’oublions pas également les questionnements annexes ayant une incidence directe sur la notion de santé, comme la perception de la mort.
Il me semble donc essentiel de consacrer une partie de l’espace du musée à une histoire de la pensée de la santé. Pour cela, je pense qu’il faut se concentrer sur des objets de représentation, porteurs souvent des idéologies de leur temps. A vrai dire, je suggère de s’inspirer du dispositif déjà appliqué au Musée de l’histoire de la médecine et de la pharmacie. Ainsi, la Vanité représente parfaitement l’état d’esprit d’un XVIIème siècle profondément religieux et obsédé par une mort omniprésente. La santé était avant tout un état précaire, et le corps, une charogne en devenir, aussi fallait-il sans cesse se préparer au passage dans l‘autre monde et recommander son âme à Dieu. La vitrine consacrée à la peste nous montre un contexte démographique qui n’est plus celui de nos sociétés occidentales. Mais j’en retiens surtout les sculptures de Saint Roch, qui nous rappelle l’importance des saints intercesseurs, donné mystique, voire magique, de l’approche de la  santé, eux-mêmes héritiers des dieux de la santé et des divinités domestiques priés par les polythéistes.
Dans l’idéal, il faudrait donc pouvoir réunir un certain nombre de cas -qui devront être choisis avec soins par des personnes qualifiées, des historiens, je suppose-,  illustrés par des objets non médicaux -déjà présents dans les collections des quatre musées, ou éventuellement empruntés à d‘autres fonds-, peut être également des petits films documentaires, afin de dresser un spectre suffisamment large de l‘histoire de la santé. Rappelons cependant que cette largesse s’entend d’un point de vue non seulement historique -et il me semble d’ailleurs très important que cette réflexion atteigne nos conceptions actuelles de la santé, qui méritent d‘être interrogées et mises en perspective, sans quoi l‘exposé serait incomplet- mais également géographique. Il serait dommageable de se contenter d’un point de vue européocentriste, tout particulièrement dans un contexte qui voit grandir l’intérêt porté aux médecines extrême-orientales, fondées sur des approches de la santé différentes de celles des occidentaux.

Cependant, je ne pense pas que cette approche historique suffise encore. J’ai été tout particulièrement sensible à l’intervention de Jacques Poisat au sujet de l’aspect  citoyen  de la santé. Le musée doit pouvoir donner la faculté au visiteur d’échanger, de discuter de ce sujet qui le concerne au premier plan. Cependant, même si on a la possibilité, si ce n’est le devoir, de donner des expositions, permanentes ou temporaires, sur des sujets très actuels comme le sida, le cancer, ou les effets de la pollution sur la santé, je ne pense pas que cela passe par la présentation de collections, par nature unilatérale -le visiteur n‘a guère que le livre d‘or pour s‘adresser en retour au musée, à moins qu‘il ait payé pour une visite guidée qui lui donnera l‘occasion d‘avoir un interlocuteur. D’où l’importance d’un centre de conférences -à la condition que les rencontres y soient assez fréquentes, et qu’elles ne soient pas réservées aux seuls professionnels- et d’un centre de documentation ouvert à tous. Il serait encore mieux à mon avis de réserver un espace à des acteurs de la santé -je ne pense pas forcément à des médecins et des infirmières, mais plutôt à des associatifs, notamment à ceux qui occupent actuellement une petite part de l’Hôtel Dieu et qui, à en croire le dossier de L’Expert, devront quitter les locaux prochainement-, ce qui garantirait une réelle dynamique fondée sur une possibilité permanente (par opposition aux évènements ponctuels du type conférence) d’échange et d’engagement. Cela est paradoxal dans ce contexte de désaffection de l’Hôtel Dieu, mais il me semble que ce musée perdrait de son potentiel à se trouver dans un environnement totalement déserté par les acteurs de la santé.

A. Raffin

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Responses

  1. Aymeric, tout ça est bien venu… Vs n’êtes pas sans avoir remarqué qu’en fait chacun des acteurs que ns rencontrons a un avis sur la présentation de SA collection ds le futur musée (pour M. Renaud c’est la vision chronologique de l’étincelle au Rayon X ; pour M. Normand c’est un musée de vitrines pédagogiques ; pour M. Mornex un panorama des spécialités médicales… Ns verrons avec M. Huet, Neidhardt, et S. Marchand) .
    Pour la prochaine fois apportez-ns la définition de la Santé de l’OMS….

  2. La santé par l’OMS :

    http://pedagogie.ac-amiens.fr/svt/sante/page%201.htm

    « La santé est un état de bien être total physique, social et mental de la personne (image POSITIVE de la santé). Ce n’est pas la simple absence de maladie ou d’infirmité. »

  3. je l’ai déjà commenté un peu dans mon article (irina).

  4. Il me semble que la définition de l’OMS ne devrait pas être prise comme une base pour réfléchir sur les collections du musée de la santé, mais plutôt comme un élément de cette réflexion sur l’évolution du concept dont je parlais dans l’article. En effet, la notion de « bien être » renvoie à une perception à mon avis assez moderne et qui n’est pas forcement applicable à toutes les époques.

    • je n’ai pas pris la définition spécialement comme base pour réflechir sur les collections prévues pour le musée. elle m’intéressait en tant qu’une autre manière de définir la santé et j’ai cru approprié de faire des propos là-dessus. sinon, le petit essai porte aussi sur la façon dont on en parle, ce qui suppose aussi prendre en compte les explications variées qu’on lui a donné au fil du temps.

  5. 06-Aymeric
    Vous notez justement plusieurs points qui sont critiques ds la création d’un MdlS. Défis de conciliation entre le problème sanitaire et la restriction lugdunisante. Histoire de la pensée de la Santé, etc… Toutes ces questions sont diablement intéressantes et il est nécessaire de bien les poser ds la rédaction de votre article. Sachant que ns avons aussi le devoir d’apporter qq réponses au comité de création. Parmi tout cet amas de choses hétéroclites comment distinguer celles qui parleront le mieux de la « Santé » ?
    A propos de votre interrogation sur la possibilité « d’en ajouter », de piocher ailleurs (buste d’Hippocrate, etc….) : on risque l’inflation !. dans ce cas il faudrait peut-être plutôt songer en marge du MdlS, à la définition et la distinction d’un parcours de la Santé ds les musées lyonnais (ce qui suppose,inventaire, catalogage, et marquage ?)

  6. Aymeric, je comptais parler de l’importance du centre de documentation, primordial selon moi si l’on veut garder une certaine cohérence entre expo temporaire, colloques, rencontres ou conférences, et la collection qui resterait en sommeil.
    En relisant ton article, je me rends compte que c’est aussi un sujet que tu penses aborder. Peux-tu me dire ce dont tu ne vas pas parler à propos de la doc, que je puisse m’y frayer un chemin ?
    Merci !

  7. A vrai dire, si jamais j’aborde la question d’un centre de documentation -de manière probablement marginale-, je pense que ça sera surtout à partir d’une conception « citoyenne » de la santé (grosso modo : un centre de documentation ouvert au public pour lui permettre une appropriation du sujet par la recherche et l’apprentissage).

    Pour tout le reste, tu peux y aller.

  8. Selyne, j’ai commencé à écrire mon article, et il s’avère que je n’aurai probablement pas la place d’évoquer le centre de documentation, ni même d’aborder l’idée d’un parcours de la santé dans les autres musées lyonnais. Donc si ça t’inspire, ou si ça inspire quelqu’un d’autre…


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